UNHAPPY BIRTHDAY
« Celui qui ne perd pas la raison en voyant certaines choses n’a pas de raison à perdre. »
Lessing1
6 août 1945, au petit matin. A bord de son B-29, baptisé le straight flush, Claude Eatherly guette le ciel. Les conditions météorologiques sont bonnes. Le jeune pilote de 27 ans donne son feu vert : « go ahead » lâche-t-il aux bombardiers américains qui le suivent. Il est 8 h 14 : « Little Boy » tombe sur sa cible. La première bombe atomique vient d’être larguée sur la ville japonaise d’Hiroshima, rayant de la carte plus de 100 000 personnes. Claude Eatherly ne réalise pas encore ce qu’il vient de faire. Le « projet Manhattan », préparé depuis 3 ans, a en effet été tenu secret jusqu’au bout, y compris pour les pilotes de la mission. Mais l’image de ce champignon atomique, s’élevant à plusieurs kilomètres dans le ciel, lui fait comprendre que ce bombardement là n’est pas comme les autres. « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie »2 écrit Albert Camus quelques jours plus tard. Hormis des scientifiques opposés à l’arme atomique, aucun des acteurs de cette tragédie ne formula pourtant de regrets. Tous s’abritèrent derrière la fin de la guerre qui en résulta ou le devoir militaire. Claude Eatherly, lui, ne s’en relèvera jamais.
Lorsqu’il est convoqué pour une mission spéciale dans le désert, près de Salt Lake City, en 1944, Claude Eatherly est un pilote à qui tout réussit. Brillant, marié, admiré et respecté à Van Alstyne, la petite ville du Texas où habite sa famille. Dans l’Utah, le jeune lieutenant s’entraîne aux côtés de l’élite de l’US Air Force au largage du « Gimmick », cette chose dont ils ne savent presque rien. Jusqu’à ce matin du 6 août 45 où il prend les commandes de son avion de reconnaissance météorologique. Deux jours plus tard, c’est au tour de Nagasaki. Cette fois, Claude Eatherly ne fait pas partie de l’expédition. La bombe, « Fat man », tue 80 000 personnes. Le Japon capitule. A leur retour dans la base US de Tinian, tous les membres des équipages atomiques sont célébrés en héros. Mais Eatherly, qui se rend sur les ruines d’Hiroshima quelques temps après l’explosion, comprend surtout qu’il a été un bourreau.
Il décide alors de quitter l’armée mais ses demandes sont refusées. Il est finalement licencié en 1947 et touche une pension d’invalidité pour « troubles mentaux résultant d’outre mer ». Marqué, renfermé, le « héros » tente de refaire sa vie, en travaillant dans une société pétrolière de Houston. Mais les fantômes d’Hiroshima le rattrapent et hantent ses nuits. Peu à peu, il sombre dans la dépression. Claude Eatherly veut oublier, par tous les moyens. Mais rien n’y fait. Ni l’argent prélevé sur sa paye, envoyé aux survivants, ni l’alcool qui ne fait qu’aggraver son état. Une lente descente aux enfers commence.
En 1950, après une tentative de suicide ratée, il est interné à l’hôpital militaire de Waco au Texas. « Pokerface », comme le surnommaient ses amis en référence à sa mine impassible de joueur de cartes, n’est plus qu’une ombre. L’autodestruction le conduit dans la délinquance : il comparaît une première fois, en 1953, devant le tribunal de New Orléans pour avoir falsifié des chèques, qu’il envoyait aux orphelins d’Hiroshima. Il passe quelques mois en prison. Puis il commet une attaque à main armée à Dallas. Jugé irresponsable, il est renvoyé à l’hôpital de Waco. A sa sortie, il tente à nouveau de se suicider puis, sous la pression de sa femme qui menace de le quitter avec ses enfants, il se fait interner à nouveau. Son état empire et les traitements de chocs des médecins n’y changent rien. Les séjours à Waco s’enchaînent, le divorce est prononcé. En 1956, avec l’aide d’un complice rencontré à l’hôpital, il cambriole un bureau de poste. Il est une fois de plus interné, contre l’avis des médecins qui ne voient en lui qu’un homme rongé par le remords. Dernier coup en 1959 : il braque un magasin et laisse son butin derrière lui. Devant les juges, il demande à être condamné. Mais, malgré les sept chefs d’accusation et son lourd passif, il bénéficie d’un non lieu. Reconnu « schizophrène paranoïaque », il atterrit à nouveau à Waco. Désarmés, les médecins voient revenir cet homme pour lequel ils ne peuvent rien. Aux yeux du monde, Eatherly symbolise désormais les méfaits de l’atome.
Sa vie aurait pu s’arrêter là, dans les murs de l’hôpital de Waco. Mais une rencontre va bouleverser une fois encore son destin. Alors qu’il est interné, il reçoit une lettre d’un homme intéressé par son « cas ». Ce correspondant, c’est le philosophe autrichien Gunther Anders, un penseur du progrès, impliqué dans la lutte contre l’armement atomique. Au fil des lettres3, la confiance s’installe entre les deux hommes, sans qu’ils se rencontrent. Le philosophe voit en Eatherly l’illustration de sa théorie du coupable innocent, selon laquelle l’individu participe et souscrit à des actes dont les conséquences et la finalité le dépassent. De son côté, Eatherly structure peu à peu sa pensée au contact du philosophe, qui le guide, le conseille, et l’aide à se déculpabiliser. Pour lui, désormais, la lutte contre l’arme atomique et ses ravages s’impose comme une évidence. Une mission quasi divine. Dans sa chambre, il dévore Platon et Saint Augustin. Il collabore aussi à de nombreux articles qui paraissent en France, en Italie, au Brésil ou en Ukraine et répond aux lettres qu’il reçoit en nombre. « En vérité, écrit-il depuis l’hôpital, la Société ne peut admettre l’idée de ma responsabilité sans admettre du coup sa responsabilité dans cette affaire ». Au même moment, le dignitaire nazi Adolf Eichmann, jugé à Jérusalem, s’abrite lui derrière le devoir militaire face au tribunal…
Depuis sa chambre d’hôpital, et malgré l’enfermement et l’absence de soutien familial, Eatherly parvient à rencontrer un écho important. Des étudiants japonais lui proposent de prendre la tête d’un mouvement opposé à l’armement atomique. Un sénateur américain lui demande aussi d’apaiser, à distance, la colère des étudiant japonais, opposés à la visite du président américain.
C’est désormais pour cette seule cause qu’il vit. Jusqu’en 1978 : âgé de 59 ans il est emporté par un cancer. Les manuels d’histoire ne retiendront pas son nom. L’Amérique préfère célébrer ses héros de guerre. Ainsi, Claude Eatherly a-t-il rejoint les victimes anonymes d’ Hiroshima et de Nagasaki. L’une de celles à qui est destiné ce message gravé dans la pierre du monument aux morts d’Hiroshima : « Reposez en paix, les erreurs ne se répéteront pas. »
1 Gotthold Ephraïm Lessing, philosophe et dramaturge allemand (1729-1781)
2 Albert Camus, extrait de l’Edito de la revue Combat du 8 août 1945
3 Avoir détruit Hiroshima, Correspondance de Claude Eatherly avec Günther Anders ; Ed Robert Laffont ; 1962
Bibliographie :
Avoir détruit Hiroshima, Correspondance de Claude Eatherly avec Günther Anders ; Ed Robert Laffont ; 1962
Les âmes mortes d’Hiroshima ; Hans Herlin ; Ed France-Empire ;1961