PORTISHEAD - THIRD
W.Turner
La terre vue du ciel
Dix ans de gestation, il aura fallu attendre dix ans pour voir refleurir Portishead, mais avec Third, leur nouvel album, sous une autre forme, comme si la fleur avait muté. Comme si le noir avait remplacé le rouge.
Third déconcertera peut être les amateurs du son Trip Hop de Bristol dont le groupe, discret, était l’un des ambassadeurs.
Aujourd’hui, plus proche des Doors, incantatoire et chamanique, de Sonic Youth, grinçant et saturé, Portishead (ré) explore avec Third d’autres voies sonores. Plus mécanique, plus métallique, l’atmosphère de l’album impressionne par sa froideur et sa noirceur, sa densité.
Synthétique, le paysage est dressé. Peint comme un Turner figeant dans ses ciels le malaise et l’inquiétude, l’angoisse impalpable de son époque.
Réveillés : les tambours de la guerre, les instincts, le battement binaire de l’industrie en marche, obscurcissant de ses fumées un ciel déjà lourd. L’album est noir, sombre, écrasé, presque chaotique.
On pense à John Carpenter, à ces films d’anticipation ou l’Homme à la machine insensée, oppose sa poésie. Car si l’inquiétude est palpable dans la voix de Beth Gibbons, elle semble néanmoins survoler ces paysages que la musique décrit. Comme protégée dans cette bulle, défiant par sa poésie l’insensibilité du monde. Ses insanités.
Si Third n’offre que peu d’horizon, il n’en reste pour le moins un album magnifique. Somptueux et gracieux. Une beauté froide et glaciale, sonnant comme un constat sans appel et désarmant de vérité.